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Sans titre, 1955 – Poliakoff

Véritable maestro de l’abstraction, Serge Poliakoff élabore un style radical fondé sur une vision singulière de la couleur et de l’espace pictural. Reconnu pour sa capacité incomparable à donner vie à des surfaces planes, il est très tôt célébré par ses pairs, notamment par Wassily Kandinsky qui le désigne dès les débuts de sa carrière comme le « futur de l’abstraction ».

Cette œuvre s’inscrit dans une période charnière et déterminante de sa carrière. En 1955, Poliakoff s’installe définitivement à Paris, au cœur de Saint-Germain-des-Près. La découverte du cuba-futurisme et du suprématisme de Malevitch au début des années 1950 contribue à la maturation de son style, l’amenant à épurer son langage pictural. Bien que rattaché à la seconde Ecole de Paris, son œuvre demeure inclassable parmi les courants abstraits de l’époque, tant l’univers pictural qu’il développe à partir de la fin des années 1940 est profondément personnel.

Dans les années 1950, Poliakoff considère la toile comme un pur espace pictural, pensé presque architecturalement. Il déclarait : « Quand je commence la composition, je pense à l’architecture. Comme l’architecte, j’occupe des espaces ici et là. » La juxtaposition et la superposition de formes épurées engendrent une profondeur qui n’est pas seulement spatiale, mais également temporelle. Chaque couche de couleur révèle une étape du processus de création. La temporalité devient ainsi lisible par la couleur elle-même : sous le noir vibre le jaune sous le jaune affleure le bleu, et sous le bleu se devine un rouge secret. Cette séquence chromatique (rouge, bleu, jaune, noir) permet au spectateur de reconstituer mentalement la genèse de l’œuvre. Sans perspective ni symétrie, la peinture se construit par masses colorées mises en équilibre, ici autour d’une forme jaune et une forme noire stabilisatrices.

Poliakoff abandonne la ligne de contour au profit de zones de contact entre les formes. Il ne s’agit plus de dessiner puis de remplir, mais d’instaurer un dialogue constant entre forme et couleur. Les formes s’imbriquent comme dans un collage, chacune étant placée avec précision extrême et sans hiérarchie, afin de maintenir l’équilibre général de la composition. Michel Ragon souligne ainsi que « le style de Poliakoff est d’une originalité absolue », capable de reprendre ses formes préférentielles sans jamais tomber dans la monotonie. Emblématiques de son travail des années 1950, ces élaborations formelles sont immédiatement reconnaissables.

Rien dans cette œuvre ne renvoie au monde visible: aucune référence au réel, aucun objet identifiable. Tout procède de l’imaginaire et de l’intuition de l’artiste. Le regard du spectateur circule librement, sans point d’ancrage narratif, dans une expérience purement spontanée, silencieuse et méditative. Ici, la masse jaune centrale, presque iconique, semble flotter sur une mer bleue lumineuse. Elle évoque moins une figure qu’une présence intemporelle, ancrée par la pointe de la forme noire qui harmonise l’ensemble. Cette monumentalité silencieuse renforce le caractère introspectif de l’œuvre et accentue l’effet de concentration spirituelle propre à Poliakoff.

La matière occupe une place centrale dans son travail. Fasciné par les propriétés physiques des pigments, Poliakoff refuse d’acheter des couleurs standardisées en tubes. Il broie lui-même ses pigments et ajuste ses diluants afin d’obtenir la nuance exacte nécessaire à sa composition. Sa palette, volontairement réduite, l’oblige à créer toutes les variations chromatiques par superposition. Déposée méthodiquement en couches successives, la couleur laisse parfois transparaître la teinte sous-jacente, ou se révèle par de subtiles irrégularités de la matière. « Même s’il n’y a pas de couleur, un tableau où la matière vibre reste vivant », affirmait-il.

Sur un fond composé de subtiles nuances de bleu, se détachent deux polygones, l’un jaune, l’autre noir, qui concentrent l’attention vers le centre de la toile. La rencontre des couleurs ne produit plus de contrastes violents, mais de délicates interactions sonores, suggérant une vibration interne de la toile. La surface picturale n’est jamais lisse : elle est animée de variations, de tensions internes entre couleurs chaudes et froides et entre matière opaque et translucide.

Grâce à ces vibrations, les pigments, tels que le rouge, qui tapissent le fond de l’œuvre semblent remonter à la surface, les couleurs se diffusent au-delà du cadre et deviennent ainsi le véritable sujet de l’œuvre. Cette approche évoque parfois les champs colorés de Mark Rothko, invitant le spectateur à une contemplation silencieuse et spirituelle face au tableau.

Les toiles colorées de Poliakoff reposent sur le principe de la sonorité plutôt que sur la couleur isolée: « J’aime toutes les couleurs. Je ne pense jamais à la couleur que j’emploierai. Le plus important, c’est la sonorité. Il faut que la lumière soit là. » L’influence musicale, omniprésente dans sa vie, se ressent dans sa manière d’explorer des schémas constructifs similaires et d’assembler des gammes chromatiques proches dans des configurations toujours renouvelées.

D’une toile à l’autre, les formes s’articulent et s’emboîtent pour constituer une véritable symphonie de formes et de couleurs.


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Serge Poliakoff (1900-1969)

Sans titre, 1955
Huile sur toile
81 x 100 cm
Signée « Serge Poliakoff » en bas à droite.

« Quand je commence la composition, je pense à l’architecture. Comme l’architecte, j’occupe des espaces ici et là…

Ce n’est pas à la forme que je pense. »

 

Serge Poliakoff

Serge Poliakoff

In situ à la BRAFA 2026. Poliakoff, Sans titre, 1955 au côté de Penalba, Etincelle n°3, 1958 et Sans titre F de la série Ailée, 1977

Mark Rothko, No 61 (Rust and Blue), 1953, huile sur toile, Museum of Contemporary Art Los Angeles

À propos de l’artiste

Né en Russie, le peintre Serge Poliakoff est une figure majeure de l’École de Paris, qui a permis le renouvellement de l’abstraction après la seconde guerre mondiale. Faites de formes libres imbriquées et de superpositions de larges aplats colorés, ses compositions témoignent des recherches de l’artiste sur l’intensité de la couleur, l’équilibre de la construction et les effets de vibration et de transparence de la matière ; « la transparence donne la vie », disait-il. En plus de trois décennies de travail tourné vers l’abstraction pure, Poliakoff aura éprouvé de nombreux supports : toiles, papiers, lithographie, jusqu’aux décors de théâtre.

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