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Qu’il soit peintre, sculpteur ou architecte, tout artiste est un jour venu au travail sur papier pour étudier, expérimenter, concevoir ou s’exprimer. Ce matériau, minimal dans sa forme, presque ascétique, offre une immense liberté et représente un territoire d’expression infini, ouvert à tant de gestes, se transformant au gré de la main de l’artiste.

Manifestant un intérêt singulier pour ce matériau délicat, les artistes du XXe siècle créent des œuvres d’une complexité nouvelle. Papier de qualité ou choisi au hasard, épais ou transparent, peint, assemblé, collé, découpé, déchiré, nouveau matériau ou support d’une œuvre définitive, le papier accompagne ainsi les grandes innovations formelles de ce siècle.

Notre sélection témoigne de la richesse et de la vitalité propres à ces avant-gardes, au travers d’une sélection d’une vingtaine d’œuvres mettant en lumière la diversité des approches, dans un accrochage libre qui permet le dialogue des techniques.

“Devant le papier, l'artiste se fait.”

Stéphane Mallarmé, poète et critique d'art

Pour les fauves, artistes du premier mouvement d’avant-garde du XXe siècle, le papier est un support privilégié leur permettant d’organiser les motifs en fonction des chocs colorés. Le blanc de la feuille joue un rôle très important, celui de libérer la forme, de faire apparaître les nus, les baigneuses et les corps qui dansent. Les personnages et les paysages sont ainsi traités d’une manière révolutionnaire et les artistes se détachent de l’élément représenté et accentuent les moyens plastiques utilisés. Usant de touches colorées, les Fauves expérimentent, face au papier, l’acte perceptif. « Ne plus rien faire qui représente quelque chose » écrit ainsi Derain à Matisse.

Exécutées en 1905 et 1906, années d’apogée du fauvisme, Quatre baigneuses et La naissance de Vénus d’après Botticelli d’André Derain, témoignent de ce procédé : déposer la matière avec une grande audace chromatique et laisser de nombreuses zones du papier en réserves.

La jeune femme nue allongée, exécutée par Henri Matisse à l’encre de Chine en 1906, témoigne de sa quête absolue d’expressivité : en éliminant tout élément de décor, l’artiste simplifie sa composition et focalise toute son attention sur le traitement évocateur du corps féminin.

Les artistes de la première moitié du XXe siècle utilisent régulièrement le papier pour réaliser des études préparatoires, grâce notamment à la technique de la mise au carreau. Elles sont d’un intérêt remarquable pour comprendre le processus pictural vers l’œuvre définitive.

Parmi ces artistes modernes, Fernand Léger et Le Corbusier, dont on sait la complicité amicale et le partage de certaines préoccupations artistiques et humanistes, utilisent le travail sur papier pour élaborer et mettre en place des compositions complexes. L’étude pour composition polychrome de Fernand Léger, datée de 1951, porte ainsi la trace du carroyage, ce réseau de lignes tracées au crayon permettant à l’artiste de reporter sa composition à grande échelle.

L’étude pour Taureau XII, exécutée par Le Corbusier en 1956, est également fascinante car elle est l’une des dernières étapes avant la réalisation du tableau emblématique. Les mains ouvertes, la structure architectonique, les masses chromatiques et le traitement des figures, éléments structurants de la composition finale, sont ici clairement identifiables.

Vue de l'exposition "Face au papier", Galerie A&R Fleury. Photo par SLB

Une nouvelle génération d’artistes émerge dans le Paris d’après-guerre. Réunis sous le terme de seconde école de Paris, d’abstraction lyrique ou d’art informel, ces artistes partagent un grand intérêt pour le papier sur lequel ils exécutent des œuvres à part entière, définitives. Tous trouvent dans le papier le support parfait pour leur art porté vers une écriture gestuelle.

Explorant les possibilités formelles offertes par ce médium, Hans Hartung et Gérard Schneider, considérés comme les pionniers de cette avant-garde, libèrent leur geste et engagent leur corps dans un renouvellement du langage abstrait. Jouant des effets de matière offerts par la gouache, l’encre et le pastel, les deux œuvres présentées traduisent cette intense quête expressive ouverte à la spontanéité.

Chez Serge Poliakoff, la composition est faite de larges aplats colorés imbriqués les uns aux autres. Mettant en scène l’inépuisable diversité abstraite, le papier, au grain lisse et neutre, permet également au peintre d’explorer d’une autre manière le rapport entre la ligne et la surface, entre l’équilibre et la tension, entre la transparence et la couleur.

Vue de l'exposition "Face au papier", Galerie A&R Fleury. Photo par SLB

Le rôle du papier s’enrichit progressivement : en plus d’être un support d’une grande finesse, il devient un matériau à part entière et un nouveau moyen d’expression en se prêtant à de multiples manipulations ou transformations.

Parmi ces explorations formelles, on pense évidemment à celles qui consistent à ajouter de la matière par le collage. Citons Garder mon aile dans ta main et trois taureaux que Le Corbusier exécute en 1960 en découpant des feuilles de papiers colorés, comme le papier Salubra dont il est l’inventeur, pour s’en servir comme des possibilités de couleur.

À l’inverse, d’autres artistes comme Raymond Hains ont travaillé en soustraction de matière. Nous présentons ainsi une spectaculaire tôle en métal recouverte d’affiches déchirées, où les lacérations et l’éclatement des typographies subliment et métamorphosent les éphémères beautés urbaines.

Poursuivant cette démarche matiériste, deux œuvres contemporaines, toutes deux sobres et minimales, engagent un dialogue avec l’espace et se proposent comme des œuvres en volume.

Alicia Penalba, face au papier, semble partir à la conquête de l’horizontalité. À travers ce collage de papiers noir mat et brillant, l’artiste recrée la sensation d’envol liée à ces sculptures ailées : la juxtaposition des papiers aux bords déchirés, transpercés de lumière, défie la pesanteur et s’érige vers le ciel dans un mouvement dynamique.

Claudine Drai crée un univers poétique et sensible à partir de cette même matière, à la texture fragile et délicate. À partir de ce matériau brut, l’artiste réalise des tableaux en reliefs où le blanc pur prédomine : elle le froisse, le plie, le déchire, le colle, et fait naître des silhouettes, des paysages, des mondes où la lumière pénètre et joue de la transparence, un monde qui semble animé de forces spirituelles, une source d’émotions ouverte à la contemplation.

Oeuvres

André Derain

La naissance de Vénus, d'après Botticelli, 1905
Aquarelle et gouache sur papier
38,7 x 53,2 cm | 15 1/4 x 21 in.

Henri Matisse, Jeune femme nue allongée

1906

André Derain, Quatre baigneuses

1906

Paul Delvaux

Les deux amies, 1er avril 1967
Aquarelle et encre sur papiers joints
62,9 x 100,8 cm | 24 3/4 x 39 5/8 in.

Le Corbusier, Garder mon aile dans ta main et trois taureaux

1960

Le Corbusier, Taureau XII - version avec lampe et charpente

12 février 1956

Fernand Léger, Etude pour Composition polychrome

1951

Fernand Léger, À la ferme

1950

Hans Hartung, PAS-12-1947

1947

Serge Poliakoff, Composition bleue

c.1964

Claudine Drai

Sans titre, 2015
Papier de soie sur toile
80 x 80 x 30 cm | 31 1/2 x 31 1/2 x 11 3/4 in.

Alicia Penalba, Composition abstraite

1979

Raymond Hains, Affiches déchirées sur tôle

1966

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